Frairies
Un article de Patrimoine-Saint-Herblain.
Les paroisses bretonnes étaient divisées en sections appelées frairies, ou réunions de frères. Saint-Herblain en comptait huit qui étaient précisément délimitées et dont la surface couvrait de 300 à 400 hectares dans une paroisse qui comptait environ 2800 hectares. Elle comptait huit frairies : le bourg, la Morlière, la Lorie, l’Essongère, la Syonnière, les Moulins, Saint-Gilles et Saint-Pierre.
Chacune avait à sa tête un chef de frairie portant le nom de bâtonnier ou fabriqueur nommé ordinairement à vie. On peut les identifier dans les registres paroissiaux à l’occasion des événements familiaux et communautaires qui y sont mentionnés. Il incombe à ce personnage de centraliser les ressources de la frairie qui proviennent en général de dons. En outre, il est chargé de l’administration et des intérêts de ce groupe. Aux cotés de ses confrères, il compose le Conseil politique et religieux de la paroisse.
La frairie était donc à la fois une division territoriale profane et religieuse de la paroisse. Avant la Révolution, elle y forme une circonscription fiscale qui apporte sa quote-part au prélèvement des droits féodaux et royaux qui pèsent sur la paroisse. Depuis lors, elle a continué à jouer un rôle dans la gestion de la paroisse et la vie spirituelle et culturelle de la communauté.
Elle formait, dans le contexte d’une agriculture de subsistance, un vecteur de coopération et d’échange de proximité. Le savoir et la science des anciens étaient ainsi transmis. L’organisation des travaux des champs faisait l’objet d’une concertation qui entraînait l’établissement du calendrier agraire commun, base de l’entraide paysanne. En 1950, on se souvient encore du rôle joué par la frairie dans le soutien apporté aux victimes d’un ouragan. Elle pouvait être assimilée à une société d’entraide ; chacune d’elles détenait sa manière d’œuvrer ; il est rare qu’elle intervienne hors du territoire. L’attachement des habitants à leur frairie était fort. D’ailleurs, l’appartenance est mentionnée dans les actes paroissiaux et notariés.
Les tâches de chaque frairie sont bien définies ; elles sont responsables de la bonne gestion de l’espace rural. L’entretien des chemins devait permettre la circulation entre chaque village et la desserte des lieux de récolte et les pâtures. La collecte des matériaux était organisée, en particulier celles des pierres de remblais. La réparation des puits, fontaines, lavoirs, four, pressoir et de tout autre équipement commun, faisait aussi partie de leurs attributions.
La frairie affirme son existence, en même temps que son appartenance à la paroisse, par des cérémonies religieuses, notamment les pardons, et des pratiques traditionnelles propres. Dans ses assemblées, on évoque aussi l’organisation de festivités à caractère identitaire.
Ainsi, Saint-Herblain est le théâtre de cérémonies tenues par chaque frairie. Des témoignages écrits viennent relayer la toponymie et la mémoire. Par exemple, à l’occasion de la suppression de l’assemblée de la Hachère, par arrêté préfectoral en date du 15 mai 1819, il est fait mention d’une fête villageoise organisée par la frairie des Moulins : « d’après un usage qui remonte à une époque assez éloignée, il se fait, chaque année, sur la commune de Saint-Herblain, une réunion, le lendemain du jour de la Pentecôte, on la désigne sous le nom de l’Assemblée de la Hachère […] ou pâtis de la Hachère, grand village central de la frairie au carrefour de plusieurs chemins… »
La sociabilité de la frairie des Moulins est l’une des plus dynamiques. Elle avait sa chapelle ou chaque dimanche se réunissait les membres de la petite communauté. La suppression de ce rassemblement est justifiée par les désordres, voies de fait, rixes et destruction de récolte dues à la fréquentation intempestive des lieux, et la consommation abusive de vin, par des gens étrangers à la commune et venant notamment de Nantes « que la présence de plusieurs brigades de gendarmerie suffit à peine » à « prévenir et réprimer ».
L’une des traditions a laissé sa marque dans la toponymie : le chant du chaudron. La tradition populaire décrit ainsi cette fête paysanne considérée comme l’une des plus originales de l’Ouest : « Sur un trépied renversé, les paysans placent un bassin de cuivre et sur ce bassin tendent des joncs de marais qu’ils font raidir comme les cordes d’une contrebasse. Cette opération terminée, ils passent leurs doigts avec un mouvement de va-et-vient analogue à celui dune fermière qui trait les vaches. Au bout de quelque temps, la vibration se transmet du jonc au bassin et comme une pièce de monnaie ou une clef a été placée dans le fond avec un peu d’eau, il se produit un son qui, bien que fort doux, s’entend parfois à plusieurs kilomètres à la ronde. Dans la nuit, les villages se répondent ainsi pendant de longues heures. » Dans le cadre de la frairie, on entonnait également La chanson de mai.
Parallèlement à la société française, le rôle temporel de la frairie a évolué au cours des siècles. La commune, issue de la Révolution, et l’Etat, représenté par l’autorité préfectorale, ont réduit ses attributions et son influence dans la gestion de la vie civile, et civique, locale. En revanche, elle a longtemps su préserver son attachement aux traditions spirituelles jusque dans les années 1960. La frairie est attachée à un lieu de culte avéré ou supposé : le bourg à l’église paroissiale, la Morlière à la chapelle de la Paticière, la Lorie à la chapelle de la Lorie, l’Essongère à la chapelle du même nom, la Syonnière à la chapelle de la Gournerie, les Moulins à la chapelle de la Garotterie, Saint-Gilles à la chapelle de la Branchoire et Saint-Pierre à la chapelle du Plessis.
Lors des décès, les membres de la frairie apportent aide et soutien à la famille ; Selon la coutume, la famille du défunt désignait une voisine, désignée comme « prieuse », qui passait dans chaque foyer de la frairie annoncer le décès et indiquait le lieu et l’heure de la sépulture à laquelle on était tenu d’assister en signe de solidarité avec la famille endeuillée. Les prières sont communes. La fonction religieuse est mise en avant pendant les processions qui émaillent l’année pieuse. A chaque fête-Dieu paroissiale, la frairie est représentée derrière ses tentures ; elle se distingue particulièrement par la mise en place d’arcs de triomphe composés de fleurs le long de la procession. La frairie s’associe aux autres pour produire des éléments destinés à la tenue d’une messe commune. Les rogations étaient également très importantes et chaque frairie était présente. Enfin, la contribution à la vie religieuse paroissiale se matérialisait par une contribution annuelle des fidèles versée par frairies. Les dernières quêtes eurent lieu en 1960-1965 ; elles permirent de financer la sonorisation de l’église.
La frairie a constitué jusqu’à la grande mutation du monde agricole et de son environnement social dans l’Ouest en général et à Saint-Herblain en particulier, l’un des ultimes et fragiles fragments de la société paysanne française traditionnelle.
Ressorts des frairies de Saint-Herblain
Le bourg : le Bourg, la Bourgonnière, la Cure, le Moulin Grelier, l’Ornière, la Maraudière, le Coteau, la Robertière, les Bodinières, la Tesserie, les Fouloirs, le Pelousière.
La Morlière : la Chaussée, les Maures, la Paticière, la Basse-Orévière, la Haute-Orévière, la Chaceterie, le Porchellerie, les Ruaux, les Ambroises, la Guisnoterie, le Moulin de la Paticière, la Tableterie, la Morlière, la Turbanière, la Brétinais.
La Lorie : la Paclais, la Courtellière, les Bouillons, le Pendloup, la Métairie, la Lorie, le Pontreau, la Chasseloire, la Chesnaie, Lantray, la Galonnière, la Rivaudière, l’Ormelière, la Maison Neuve, la Joardière, le Charond, les Bossètes.
L’Essongère : le Sauzai, la Bergerie, les Clouzeaux, Lantray, la Bernerie, la Cruère, la Guilbaudière, la Chaterie, la Maison Rouge, Beau Séjour ou les Pavillons, Bagatelle, l’Hopitau, la Bénetière, l’Essongère, la Botardière, la Mocquelière, les Pièlières, la Cochardière, les Quatre Vents, le Chêne Vert.
La Syonnière : la Bronsay, l’Aisnerie, le Landreau, la Justaudière, la Morinière, la Syonnière, la Béhinière, la Gournerie, la Vanerie, la Chataigneraie, le Bois-Lagland, Moulin Gagnerie, la Rousselière, le Bignon ou le Chêne Glacé, la Chauvinière.
Les Moulins : le Moulin Neuf, le Moulin Roumoine, la Garotterie, les Hauts Moulins, les Bas Moulins, la Petite Durantière, le Houssay, le Moulin de Tillay, Tillay, la Bégraisière, la Hérissière, le Boisjanau, la Bouvernière, les Naudières, les Landes, la Thébaudière, l’Angevinière, les Trois Moulins, la Siffrote, Joupil, le Massacre, les Plantes, le Genet, la Baraudière, la Bouvardière, le Petit Carcouet, la Hachère.
Saint-Gilles : la Bretonnière, la Mostière, la Branchoire, Preux, la Maison Blanche, la Crémetterie, la Chocotière, le Vignaud, le Breil, le Pasvermaud, la Joliverie, Belair, le Moulin Héray, Piedsec, la Noyon, les Quatre Chemins, la Solvardière, les Haradières, la Rabotière, Grépinais, les Rechnolets, la Harlière, la Justice.
Saint-Pierre : la Juiverie, l’Ouche Michaud, le Moulin du Bois, la Taraudière, la Bernardière, la Bourderie, la Maison Simon, Belle Vue, la Cognetterie, le Plessis, Pontpierre.
